Rencontres

Ruth Fiori

Entretien avec Ruth Fiori, docteur en Histoire de l’art et auteur d’ouvrages références sur le patrimoine parisien, qui nous livre son regard d’experte sur les toits de la Capitale.

Pourriez-vous en quelques mots nous expliquer votre parcours ?

J’ai commencé mon parcours universitaire en effectuant un parcours en lettres modernes, mais très vite j’ai voulu travailler dans l’étude et la mise en valeur du patrimoine. Pour cela j’ai fait un cursus de médiation culturelle, qui me paraissait le plus professionnalisant. Assez vite, j’ai pris conscience que pour être prise au sérieux par les scientifiques, les musées, les chercheurs, il me fallait un diplôme de troisième cycle avec la mention « patrimoine ». J’ai donc fait un DEA pour obtenir ce diplôme, au cours duquel j’ai travaillé sur un sujet qui m’a passionné, à savoir la première association de sauvegarde du patrimoine créée à Paris en 1884 : la Société des Amis des monuments parisiens. J’ai constaté à la fin du DEA qu’il y avait des postes de recherche pour des jeunes chercheurs à l’Institut national d’histoire de l’art, auxquels il était possible de concourir. Je voyais très bien que mon sujet pouvait ouvrir sur quelque chose de plus vaste, sur la naissance de la conscience patrimoniale au 19e siècle. Ce fut une époque très riche où la Société des Amis des monuments parisiens a joué un rôle fédérateur important. Ce ne fut pas la seule, il y a eu beaucoup d’autres sociétés, et aussi la Commission du Vieux Paris, dont les nombreuses actions ont réellement amené à la préservation d’édifices qui font aujourd’hui partie intégrante du patrimoine parisien. A l’époque, il est important de savoir que ce n’était pas du tout acquis ni évident que de tels monuments fassent partie du patrimoine. Avec ce sujet, j’ai proposéé un projet de recherche, passé les étapes du concours où j’ai été reçue, et c’est ainsi que je suis passée dans la recherche en histoire de l’art et en histoire du patrimoine. J’ai finalement fait quatre ans à l’Institut d’Histoire de l’art, en histoire de l’architecture; mes expériences postérieures ont par la suite allié recherche et terrain, sur Paris, l’histoire de l’architecture et du patrimoine, sur des missions d’étude et de projets :  : au Comité des travaux publics et historiques. Ville de Parissur la révision du plan de sauvegarde du Marais, musée d’Orsay, agence d’un architecte en chef des Monuments historiques… Puis, en 2013, je me suis lancée en indépendante en créant mon autoentreprise (etudedupatrimoine.com)

Votre étude se base surtout sur la capitale. Pourquoi Paris ?

Je n’ai pas trouvé tout de suite mon sujet de recherche. A l’époque je voulais travailler sur le 19e, tout simplement parce que j’adorais ça ! C’est mon professeur, Dominique Poulot, qui m’a proposé un sujet plus précis après plusieurs suggestions. Pourquoi Paris ? Tout simplement parce que je ne me voyais pas faire des allers-retours continuels dans d’autres villes, c’était vraiment pour le côté pragmatique de la recherche. Mais la construction de la conscience patrimoniale parisienne est aussi un sujet qui n’avait jamais été étudié auparavant, en tout cas pas avec l’ampleur de l’angle sous lequel je voulais l’aborder. Il y avait énormément de matière à étudier. Cela paraissait incroyable de se dire que tel lieu, telle place qui est aujourd’hui emblématique de Paris, aurait à l’époque été démolie sans ces associations, ces sociétés, que j’ai étudiées ! Il n’y avait alors aucune conscience patrimoniale au niveau des autorités politiques ou publiques encore. Je trouvais cela intéressant, d’autant plus que c’est quelque chose qu’on ne perçoit pas aujourd’hui. Ce qui me plaisait à titre esthétique ou par curiosité était aussi toute l’imagerie du vieux Paris, je voulais me faire plaisir en feuilletant les estampes, les images et illustrations relatives à ces monuments et à tout l’imaginaire qu’ils avaient engendré.

Comment définissez-vous cette notion de « patrimoine », et plus particulièrement cette notion de « patrimoine parisien » ?

La notion de patrimoine en elle-même évolue avec le temps, c’est par conséquent une notion très mouvante. Le patrimoine est une notion dont la temporalité est très importante. Devient patrimoine ce qui n’est presque plus de l’actualité ou du temps immédiat, instantané. En ce qui concerne le patrimoine parisien, il est certain que la notion du vieux Paris a été une notion fondatrice et constitutive de la notion de patrimoine parisien, et cela à partir de l’époque romantique, donc dès les années 1830. Le vieux Paris est devenu, grâce à ces associations, une cause d’utilité publique qui pouvait engager une action de sauvegarde et de préservation à partir des années 1880. Avec cette notion de vieux Paris, a été mis en avant pour la première fois une approche du patrimoine parisien complètement distincte de la notion de monument historique tel qu’on l’entendait à l’époque, à savoir un monument national, un grand palais, un grand édifice, toute bâtisse à proprement parler monumentale, créée selon les règles d’une architecture savante. Avec le vieux Paris émerge la notion de ce qu’on appelle aujourd’hui patrimoine mineur: aussi bien des moulins que des hôtels particuliers, des vieilles maisons, tout ce qui n’a pas forcément été construit et valorisé en tant que patrimoine à la fois monumental et savant.

Quelle est aujourd’hui la limite entre le patrimoine récent et le patrimoine ancien ?

Cette limite est de plus en plus ténue aujourd’hui ! On vient même de créer un label « patrimoine du 20e siècle » en y faisant entrer des immeubles très récents. Encore une fois la limite est mince et la notion de patrimoine repose sur un regard et un recul historiques, qui ne peuvent se faire qu’avec le temps.
L’évolution du bâtiment et de son environnement, sans oublier l’évolution sociale, entrent en ligne de compte pour qualifier un bâtiment de « patrimoine » : ce bâtiment est-il seul dans son type, est-il donc perçu comme rare et est-ce pour cette raison qu’on parle de patrimoine ? Ou est-ce parce qu’il est significatif d’une forme de bâtir qui elle-même est devenue rare ou a disparu ?
Le regard ne se fait pas de la même manière selon le type de bâtiment: s’il ne reste que quelques immeubles d’un même style ou d’une même architecture, ils seront de fait plus vite perçus comme du patrimoine ; de même, si l’architecte est un grand nom de l’architecture, la prise en compte patrimoniale sera favorisée.

Comment expliquez-vous qu’il n’y ait pas eu de prise de conscience patrimoniale auparavant?

C’est vrai que ce manque de conscience patrimoniale à Paris peut sembler étonnant, parce que dans les autres régions, partout ailleurs en France, les prises de conscience avaient été plus précoces, dès le début du 19e siècle, où s’étaient fondées des sociétés d’antiquaires; la prise de conscience parisienne a commencé bien après Haussmann, au début de la Troisième République. Les hypothèses que j’avais trouvées comme explications de ce décalage étaient que Paris était pleinement dans son rôle de capitale, et donc a longtemps mis de côté les édifices qui n’étaient pas nationaux. Pendant très longtemps, Paris n’était vu qu’à travers un prisme national, à savoir les grands monuments, les bâtiments civils, les palais nationaux, toutes ces appellations qui recouvrent aussi une façon de voir la ville et le patrimoine. Tout ce qui avait trait au vieux Paris, les monuments spécifiques et propres à la ville au point de vue local, comme les hôtels particuliers, n’étaient donc pas considérés comme patrimoine.

Pourquoi y a-t-il eu une prise de conscience vis à vis du patrimoine parisien au 19e siècle ? Est-ce uniquement dû à ces sociétés ?

Les associations ont joué un rôle indéniable et précieux dans la sensibilisation et le développement de cette prise de conscience au moment où elles commencent à agir dans les années 1880. A ce moment-là, tout le regard était à éduquer, car la conscience était loin d’être collective ! Par exemple, l’hôtel de Rohan, aujourd’hui aux Archives nationales, allait être démoli… L’argument de ces associations pour conserver le patrimoine était de mettre en avant l’intérêt historique du bâtiment, à la fois par rapport à l’histoire de Paris, de l’architecture ou du quartier, et par rapport à la qualité artistique du bâtiment lui-même, de tous les éléments décoratifs présents à l’intérieur… Aujourd’hui ce sont des arguments standard pour sauvegarder un bâtiment, mais à l’époque c’était tout nouveau de percevoir un bâtiment sous cet angle-là. On assiste d’ailleurs à la naissance d’un regard historique qui est constitutif de la notion de patrimoine.
Quand on y pense, c’est tout de même assez extraordinaire de voir que les présidents et les membres de ces sociétés démarchaient, lançaient des pétitions, organisaient des visites, etc. On s’aperçoit à travers leurs discours que ces personnes percevaient le patrimoine là où il n’était pas encore du tout visible. Pour un monument comme Notre Dame de Paris, on envisageait la notion de patrimoine, mais le Palais de la Bourse ou un hôtel particulier comme l’hôtel de Rohan n’étaient à l’époque pas encore à l’époque considérés comme patrimoine, sauf par ces sociétés qui ont eu ce regard historique. Leurs démarches ont favorisé l’émergence d’une prise de conscience. Quand on pense que beaucoup d’édifices comme l’église Saint Pierre de Montmartre ou des hôtels du Marais auraient dû être démolis sans ces groupements…

 

Activité

Vous ne vous êtes-vous intéressée qu’au patrimoine ancien ?

J’ai effectué mes travaux et mon parcours d’historienne à partir de mes recherches sur le premier mouvement patrimonial à Paris au 19e siècle, qui a lui-même un regard sur des productions antérieures. De ce fait, je me sens plus familière avec cette période – de par les connaissances que j’en ai acquises – que sur le 20e siècle par exemple. Mais tout consiste en la façon d’aborder les choses, puisque la recherche est avant tout méthodologique; ainsi quand on sait comment chercher on peut très bien se familiariser avec n’importe quelle autre période. Sinon, je me sens plus attirée par ce qui est ancien que par ce qui est plus récent, mais c’est une question d’affinité esthétique.

Vous parlez de la transition entre le « vieux Paris » et le « Paris  moderne » : cela a-t-il affecté les toits parisiens ?

Je ne suis pas une spécialiste des toits, mais ce que je peux vous dire à l’échelle de mon expérience, c’est qu’à partir d’Haussmann, des quartiers entiers se sont homogénéisés avec la construction de nouveaux types d’immeubles. Dès 1884 puis plus encore à partir de 1904 avec un nouveau règlement d’urbanisme permettant un nouveau calcul de hauteur, l’échelle de Paris a changé puisque ces immeubles étaient plus hauts que les précédents. Les avancées techniques comme l’ascenseur ont parallèlement favorisé la prise de valeur des étages supérieurs, qui ont dès lors ont commencé à être recherchés, et à prendre de la valeur sur le plan immobilier, ce qui n’était pas le cas auparavant.
Du fait du nouveau règlement d’urbanisme et de cette prise de valeur des parties hautes, il y a eude ce fait tout un mouvement pour pouvoir surélever les combles des immeubles existants. Par exemple, des toits de la rue de Rivoli ont été surélevés, ce qui a permis de gagner en place en augmentant la configuration des étages supérieurs. Cela a alors amené un changement dans la forme de ces toits, ce qui a entraîné un mouvement de protestations contre ce qui était perçu comme une dénaturation (l’homogénéité des immeubles de la rue de Rivoli). C’est un phénomène qui a été vécu de manière contradictoire : on a voulu surélever les toits mais il y a eu des mouvements pour préserver la cohérence esthétique de la rue de Rivoli.

Pensez-vous que les défenseurs du patrimoine à l’époque voyaient d’un mauvais œil l’arrivée des toits en zinc ?

Les toits de Paris, c’est avant tout cette image des toits en zinc, à savoir les toits 19e siècle, et non pas les toits en tuiles ou en ardoises qu’on avait avant cette transformation à la fin du 18e siècle. A l’époque tousles nouveaux immeubles avec un nombre d’étages bien supérieur à ce qu’avait connu Paris par le passé apparaissaient comme une modernité qui venait menacer le vieux Paris et donc le patrimoine. Ils n’étaient pas compris dans ce qu’on appelait le patrimoine, car ils représentaient l’actualité immédiate. Transformer toutes les combles de la rue de Rivoli, bâtie selon un plan symétrique avec une élévation très régulière, c’était à leurs yeux une dénaturation d’un élément qui devenait dès lors patrimonial. De ce fait la rue de Rivoli a fait partie du patrimoine parce qu’on a voulu préserver la spécificité qui est sienne, à savoir cette homogénéité.
La surélévation des toits est toujours d’actualité, puisque la mairie de Paris depuis quelques années a relancé le sujet. Cela me paraît légitime de vouloir gagner de la place, mais je reste attachée à certains éléments du paysage parisien ! À mon avis on ne doit pas appliquer comme règle stricte la fait de vouloir tout surélever : contempler des carrefours irréguliers avec un immeuble plus bas qu’un autre, présentant un toit à l’ancienne en pente à côté d’un immeuble différent est selon moi un réel plaisir visuel. Je pense que tout est une question de nuances et de cas par cas, et c’est aussi le discours qu’a voulu fait la Commission du Vieux Paris devant la Ville de Paris à ce sujet.

Pensez-vous que les toits ont leur place au Patrimoine Mondial de l’Unesco ?

Ce clacement au Patrimoine Mondial me semble assez difficile, étant donné que les toits restent pour la plupart privés, avec des u